GIPSY TRAFFIC
De tous les styles que compte le jazz, celui qu'on dit manouche est sans doute le plusprès de constituer une musique traditionnelle. Django Reinhardt et Stéphane Grappelliont délimité son champ d'action, lui ont offert un swing et un son reconnaissables entremille. Plus encore, ils lui ont prêté un esprit empreint de liberté vagabonde, de poésie etde légèreté. Aussi l'abord de cette musique immédiatement identifiable par sa « pompe »rythmique aussi bien que par son harmonie, et dont l'âme est si profondément gitane, nepeut-il être que délicat. Paradoxalement, dans ce contexte à la fois étroit et ouvert, ilpeut aussi sembler risqué de s'aventurer vers une évolution, d'oser de nouveauxbrassages. C'est l'éternelle question posée à toute tradition : même fixée par des codesinamovibles qui l'attachent à une culture précise, il lui faut accepter une partd'innovation sous peine de se momifier et de disparaître. Django lui-même n'improvisait-il pas sur un blues comme sur un air espagnol ou russe,sur un concerto de Bach, une chanson de Trénet ou la Marseillaise ? Entouré d'une tribude musiciens talentueux (Thierry Faure au piano, Ilan Abou à la contrebasse, tous deuxaux arrangements et à la réalisation ; Stéphane Chausse à la clarinette, Rémi Oswald à laguitare, et Pierre-François Dufour à la batterie) et de quelques invités prestigieux(l'accordéoniste Lionel Suarez, le violoniste Mathias Levy, le trompettiste Claude Egea, letromboniste Didier Havet ou encore la chanteuse Zaz, qu'il a accompagnée durant desannées jusqu'à devenir son musicien fétiche), Juhel s'attache à déambuler d'une scènepoétique à l'autre, quittant le Paris populaire magnifié par Renoir et Carmé pour undancing de la Nouvelle-Orléans, se rappelant du Quai des Orfèvres noir anthracite deClouzot pour repartir vers un Stuttgart automnal et fêter l'aube naissante dans un cirquedixieland. Qu'il traîne son blues, s'abandonne à la nostalgie ou s'étourdisse de sa propre virtuosité,Guillaume Juhel n'oublie jamais la grande leçon du jazz manouche : sourire à la vie,envers et contre tout. L'influence de Richard Galliano est sensible et logique, car dumusette au manouche, il n'y a que trois pas de valse, comme l'a bien démontré Jo Privat, celle de Django naturelle. Pourtant, une individualité forte transparaît dans ces douzepièces conçues et enregistrées sur la route, de chambres d'hôtel en répétitionsprécédant un concert. Guillaume Juhel n'avait pas d'autre moteur que le plaisir et l'enviede le partager avec des amis. Cela s'entend partout, aucun titre qui ne soit sous-tendupar cette intention. Semblable positionnement est peut-être le meilleur à adopter,d'ailleurs, à l'égard d'un genre musical qui ne pourra jamais être entièrementprofessionnalisé, son essence même étant libertaire. Aux carrures pro, auxsophistications du studio, Juhel a substitué la confiance longuement établie, l'envie des'amuser, de jouer, de s'autoriser quelques flâneries hors des sentiers battus, non pourrouler des épaules, mais pour répondre à une impulsion profondément ressentie. Juheljoue juste parce qu'il ne prétend à rien d'autre qu'à être lui-même. Gitan, il ne l'est pas.Mais guitariste de jazz manouche, il l'est, et ce disque le prouve, jusqu'au bout desongles.
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